Résidence bretonne

Quelles images, au milieu de l’hiver, d’une résidence que j’ai eu la change de partager, cet été, à Saint-Thélo, avec 4 autres artistes : Nelly Buret, Odile Chevalier, Chantal Forgeau et Anne Zerna. Grâce à l’association Mémoire en demeure, durant six jours, nous avons travaillé ensemble sur le thème « Autour du globe, partir… », échanger nos matériaux et expérimenté.

 

Skin Armors

En parallèle de l’éco-teinture, mes recherches plastiques m’ont menée au moulage en plâtre. Son rapport au corps m’intéresse, mais c’est avant tout les manipulations que cette technique demande qui m’ont séduite : pour retenir l’empreinte d’un corps, il faut d’abord l’envelopper. Les bandes de plâtre humidifiées sont déposées une à une sur la peau du modèle. D’abord souple, la couche qu’elles forment, se mue rapidement en une croûte rigide dont il faut attendre le parfait séchage pour s’extraire. On se croirait alors, papillon s’extirpant de sa chrysalide. Le plâtre fait également partie des techniques de soin. Il contient, retient, consolide. Pour les êtres fragiles à l’extrême et leur peau qui ne sait plus les contenir, j’ai imaginé des prothèses plus solides que celles d’ordinaire en plâtre. À partir de mes moules, j’ai façonné des peaux de grès brillantes et rigides, des coquilles-forteresses à destination des corps effrayés par leur propre mollesse. Cependant, la prothèse est-elle toujours du côté du soin ? Ne peut-elle pas aussi, se révéler une contrainte pesante et, au lieu de rendre plus fort, affaiblir ?

Entre 2016 et 2018, j’ai œuvré à la confection de trois vêtements prothétiques que j’ai intitulé Cuirasses. A l’occasion de la sélection de cette série pour l’exposition « Breaching Borders », dans le cadre de la 16th International Triennal of Tapestry de Lodz (Pologne), ce premier titre s’est doublé d’un second : Skin Armors

The skin is a border.  It isolates and protects our body. Support of the traces which the time and our environment print to it, the skin plays an important role in the processes of formation of our identity. This series of three clothes-sculptures stem in the report that an idealistic image of the body is now widely distributed.  This image is a constraint for the women. It’s like a corset which doubles the skin. The garment stiffens it and imposes on the body its shape. The ceramic prostheses fixed on the corsets strengthen the feeling of a stiffened body.  In the same time, its form a sharp contrast with the corset. The ceramics are made from moldings of bodies whose volumes are completely different from those been imperative by the corsets. The stomack of pregnant woman overflows the slim waist. The bottom in stoneware reveal unchastely the skin texture very different from the smooth aspect of the satin.
Finally, this work speak about our desire to be always something other what we are, always beyond our borders.

« À Noémie qui voulait être Jeanne

Rêvait de sa cuirasse rutilante de sainte guerrière

Désirait la peau qu’elle n’avait pas

Faisait tout pour l’obtenir

Était prisonnière de l’écart entre son être

et la perception qu’elle en avait

Aurait pu être mère. »

charlotteLimonne_epaule©youcantbuybuy-4charlotte_limonne_youcantbuybuy-55charlotte_limonne_youcantbuybuy-51

Crédit photographique : Kevin Buy

 

Sensibles empreintes / 6 juillet 2019

Les réflexions et le travail entamés avec Milena Mogica, Joane Auber et Amandine Chancel, en avril et mai, ont été poursuivis pour donner lieu à une nouvelle performance lors de l’événement artistique Les Journandises. Les textes de Jean-Luc Parant, qui avaient influencés notre première prestation, ont alors laissé place à un texte original écrit à quatre mains (Charlotte Limonne – Milena Mogica). Danseuses et lectrices portaient également des costumes teints, faisant écho aux voiles, origine de cette œuvre collective. De plus, une immense haie de bambou offrait un décor exceptionnel aux sensations que nous souhaitions transmettre au public !

Caro_0820

« A peine sortie de ma mère, mes tissus sont fripés, froissés, empreints du contact de tant d’autres tissus qui m’ont formés, embrassés. Pas de peau vierge, un parchemin plutôt, et bientôt un palimpseste où sans cesse se réécrivent mes contacts avec le monde… »

MCB_606

Caro_0819

Crédit photographique : Caroline Lahaut et Marie Christine Billon

De l’empreinte au mouvement / 4 mai 2019

IMG_2471A l’occasion de la dernière journée de l’exposition « Trame de soi fête ses 15 ans » à l’Atelier 28, j’ai réalisé une performance parlée-dansée en collaboration avec Joane Auber, Amandine Chancel et Milena Mogica. Nous l’avons intitulé De l’empreinte au mouvement… 

A l’origine de cette performance : mes voiles, empreintes de mon environnement végétal et qui seconde ma peau dans mes rapports au monde. J’ai voulu les partager avec cette actrice et ces deux danseuses. Mais quel liens pouvaient avoir ces sensations que j’exprime à travers la teinture, avec le mouvement qui est un mode d’expression tout autre… ? et qui, pourtant, peut dire les mêmes choses ou, du moins, des choses d’un ordre très comparable… ? Ainsi, cette performance était la première exploration des résonances entre art textile et danse. La peau, la main et le regard étaient à l’honneur…

_BOI6369

 

_BOI6362

_BOI6363

IMG_2455

Crédit photographique : Danielle Boisselier

Catalogue : Trame de soi fête ses 15 ans…

Trame de soi, association qui travaille à la promotion de l’Art textile contemporain, fête ses 15 ans cette année. J’ai eu le plaisir de participer à cet événement qui a pris corps à travers deux expositions et un catalogue. L’ouvrage, plus qu’un simple catalogue d’exposition, présente des œuvres des membres actifs de l’association ainsi que des membres fondateurs. Il s’y voit la diversité des pratiques artistiques textiles que cette association a réussi à fédérer.

https://tramedesoi.wordpress.com

Les cartons des deux expositions :

exposition 15 ans_Trame de soi_Martine Meyrieux

exposition 15 ans_Trame de soi_Atelier 28

Le catalogue qui, lui, est toujours disponible à la vente….

Couverture

Soutenance de thèse !

carton soutenance

L’Œuvre-enveloppe :

Essai sur les devenirs-interface de l’œuvre plastique en sculpture et dans les arts textiles

Cette thèse propose de s’appuyer sur le concept d’enveloppe pour aborder la création contemporaine, notamment dans les domaines de la sculpture et des arts textiles, depuis les années 1960. Ce mot sert de fil conducteur à une pratique plastique en même temps qu’à une réflexion théorique, l’une et l’autre dialoguant et se développant de concert. Ainsi, tout au long du texte viennent s’intercaler les images d’un travail personnel qui cherche à entrer en résonance avec les œuvres de nombreux artistes que nous analysons tout au long de notre réflexion.

Dans un premier temps, nous cherchons à définir les caractéristiques d’une enveloppe et à trouver comment elles se manifestent. Pour ce faire, nous essayons de créer une typologie des différentes formes d’enveloppe dans l’art contemporain. Trois entrées principales sont proposées : l’emballage, le vêtement et la peau. Ensuite, délaissant le substantif, nous nous attachons à l’adjectif, enveloppant et au verbe, envelopper, qui nous permettent d’envisager l’enveloppe non plus de manière figée, mais comme une matière souple, évolutive, ou bien comme un mouvement d’enroulement répété qui anime la pratique de certains artistes. Le concept d’enveloppe devient quelque chose d’ouvert, un point d’appui pour penser les processus créatifs. L’idée d’une œuvre-enveloppe est alors le moyen de ne plus considérer l’œuvre plastique uniquement sous la forme d’un objet fini, isolé. Elle offre, au contraire, la possibilité de la percevoir comme une paroi vibrante qui serait une interface entre l’artiste, sa perception singulière du monde, et une matière, de même, qu’entre cette matière transformée et un spectateur, n’existant que par et pour leur rencontre.

 

The Enveloppe-artwork:

Essay on the becoming-interface of the artwork in sculpture and textile arts

This thesis will approach contemporary creation – with a focus on sculpture and textile arts from the ‘60s onwards – through the French concept of the enveloppe. This concept is the red thread that binds together the material aspect of an artistic practice together with the rhetorical thinking behind it. Thus, this text is intertwined with images from the author’s personal practice, echoing the numerous other artist’s works that we be analysed as this reflexion develops.

In a first part, we will aim at defining the characteristics of an enveloppe together with the mechanisms of its manifestation. For that purpose, we intend to create a typology of the various forms an enveloppe takes in contemporary arts. We will suggest three main to categorise these types: the packaging, the cloth and the skin. Then, leaving behind the substantive, we will attach ourselves to the adjective ‘enveloping’ and the verb ‘to envelop’, allowing us to approach the envelope not only as a still object, but also as a versatile, evolving material, or as a movement of repeated enrolment as used in some artists’ practice. The concept of enveloppe therefore opens up to become a starting point for the creative process. Consequently, the idea of an ‘enveloppe-artwork’ not only allows us to consider the physical artwork as a finished and isolated object, but also offers the possibility to perceive it as a vibrant wall, an interface between the artist – his/her singular perception of the world – and a material, a substance; between the transformed material and the viewer, existing only from and through their encounter.

Sculpture 2015

La Toilette (Traîne), 2015.

croquets,‭ ‬fils de coton,‭ ‬lin et jute crochetés,‭ ‬tressés‭ ; ‬grès émaillé, installation de ‬dimensions variables.

charlotte_limonne_youcantbuybuy-47

Les fils peuvent-ils devenir des traces‭ ? ‬Ou bien,‭ ‬sont-ils des lignes étirées à partir de points,‭ ‬ancrées à ceux-ci‭ ? ‬Depuis le point premier de ma naissance,‭ ‬je déroule la pelote de ma vie mais,‭ ‬parfois,‭ ‬le fil‭ ‬n’est-il pas trop court pour que je puisse continuer à avancer‭ ? ‬Peut-être suis-je attachée à mon passé,‭ ‬emmêlée dans mes souvenirs et toutes les apparences que je dois tenir.‭ ‬Jour‭ ‬après jour,‭ ‬ma maison se‭ ‬remplit d’objets,‭ ‬mon cerveau de souvenirs,‭ ‬tout s’alourdit.‭ ‬Je comprends alors que certaines personnes aient fait le choix,‭ ‬un jour,‭ ‬de tout abandonner,‭ ‬de couper les amarres,‭ ‬de‭ «‬s’évaporer‭» ‬comme disent les japonais à ce propos.

charlotte_limonne_youcantbuybuy-49

Crédit photographique : Kevin Buy

Série d’objets fantômes 2014-2015

J’ai d’abord réalisé la série Spectre puis se sont agrégé autour de ces dessins brodés une série d’objets disparates qui ont été présentés, lors de l’exposition « Japan Blue » au Centre Hospitalier Saint Luc Saint Joseph à Lyon, sous le titre :

Mononoke, objets fantômes et autres reliques, 2014-2015.

Mononoke, objets fantômes et autres reliques est composé entre autres de :
Spectres, broderie sur papier, 6 éléments de 19 x 25 cm chacun.
Kimono, mousseline de soie, 87 x 72 cm.
Sac à cheveux 1, gaze, dentelle, restes de coquille, épingles et cheveux, env. 18 x 56 x 5 cm.
Sac à cheveux 2, fils de laine et synthétique, gousses, épingles, env. 10 x 40 x 6 cm.

 

 

À l’origine de cette série d’œuvres, il y a aussi probablement, la lecture d’un roman de Christine Montalbetti, L’Évaporation de l’oncle, dont l’histoire se déroule au Japon. Un oncle, un matin, avant que la maisonnée ne se réveille, s’en va pour ne plus revenir. Il disparaît, s’évapore, mais son souvenir énigmatique persiste de nombreuses années encore, hantant l’esprit de son neveu. La couleur blanche est celle qui symbolise la mort au Japon. Mais faut-il impérativement être mort pour devenir un fantôme ? Comment de tels spectres « naissent »-ils ? Ainsi, certains objets ont la capacité de garder vivant, en eux, le souvenir d’une personne. Ce sont souvent des choses qui ont été en contact avec le corps disparu : un vêtement ou une poignée de cheveux, par exemple.
Le mot japonais « mononoke » porte le sens de « monstre », « fantôme » ou « esprit ». Les idéogrammes qui le composent signifient littéralement « l’esprit d’une chose ». Les mononoke font partie des yokai, ces apparitions étranges qui ont une place importante parmi les créatures surnaturelles du folklore japonais. Ainsi, au Japon, on pense que dans certains objets se cachent des esprits et que la nuit, ceux-ci s’animent.
Dans mon atelier, traînent de nombreuses œuvres abandonnées parce que j’ai échoué à leur trouver une forme finale. Cependant, je n’ai pas le cœur à les jeter. Alors, tels des fantômes, elles viennent parfois me hanter. Elles semblent à jamais vouées à l’inachèvement, état intermédiaire entre vie et mort.
Broderies incolores, vêtements esseulés, sacs-reliquaires, entre autres morceaux et restes : les voilà réunis pour dialoguer avec mes rêveries et mes craintes nipponnes, pour qu’un jour, peut-être, je puisse les laisser s’évaporer.
« Car c’était bien ça, à mesure qu’il cheminait dans la nuit, le mouvement de se défaire progressivement de tout, à chaque pas qu’il faisait d’abandonner quelque chose de son existence, un petit bout qui s’en allait choir au sol ou qui disparaissait dans l’air.
(…) c’était faire peau neuve, et voilà ce que l’oncle abandonnait dans la nuit japonaise, progressant dans l’obscurité et le vent, les parcelles vides et translucides de sa mue, les débris de sa vieille peau transparente et ancienne, dont désormais il ne voulait plus, et dont il était en train de se dépouiller, qui se détachait, un à un , opalescents et grisâtres, et qui voltigeaient comme ça autour de lui, qu’il laissait se décoller et flotter dans son sillage, pour avancer corps glorieux et neuf, absent à lui-même, ouvert à toutes les identités. »
Christine Montalbetti, L’Évaporation de l’oncle, Paris, P.O.L, 2011, pp.102-103.